Portrait d’entrepreneur : Amélie Cuiller, à la tête d’une entreprise familiale

 

 

Nous avons récemment échangé avec Amélie Cuiller, présidente directrice générale chez Cuiller Frères. Cuiller Frères est une entreprise spécialisée dans la construction bois, dans la charpente et la menuiserie en Normandie. Amélie partage avec nous sa vision de l’entreprise familiale, les problématiques rencontrées et sa vision du management féminin dans le secteur de la construction.

 

Amélie, quelle est l’histoire de Cuiller Frères ?

Il s’agit d’une entreprise familiale : elle a été créée par mon grand-père, compagnon du devoir, en 1971. C’est dans cette continuité que nous avons gardé des valeurs centrées sur la technicité, la main d’œuvre expérimentée et l’apprentissage.

C’est mon père qui a développé l’entreprise avec son frère. Nous sommes passés de la tradition à une première modernité en substituant la charpente dite massive à la fermette, technique venue des Etats unis. Nous avons connu un essor commercial important sur des opérations de la caisse des dépôts et consignation ou des promoteurs comme Kaufman et Broad.

Dans les années 80, l’entreprise a connu le développement de l’ossature bois. Nous avons convaincu des bailleurs sociaux de réaliser des opérations en structure bois, en prenant en charge notamment tous les lots connexes (menuiserie, doublages). C’est ainsi que les autres activités de l’entreprise ont été créées.

Aujourd’hui, l’entreprise compte deux départements : le département bois, notre premier département, et celui de la menuiserie. Elle compte 170 salariés.

Quelles sont vos forces en tant qu’entreprise traditionnelle de nos jours ?

Malgré le traditionalisme de nos valeurs, nous avons su faire preuve de modernité : nous nous sommes placés en précurseurs dans la construction bois. Nous avons su donner la place aux nouvelles technologies en association à nos savoir-faire. Je pense notamment à l’arrivée des robots de taille à commande numérique. Ayant gardé les hommes au cœur du système, nous avons aussi utilisé tous les moyens à notre disposition pour améliorer les conditions de travail, de levage et manutention.

Notre BET est à l’image de cette mixité avec des compagnons du devoir devenus dessinateurs, des BTS issus de l’apprentissage en alternance et des ingénieurs.

Notre panel de réalisation est grand car nous savons gérer les opérations techniquement difficiles et les opérations de grande envergure. Nous avons réalisé les façades en bois de 36 immeubles pour l’opération de village nature/DISNEY à Marne la Vallée, par exemple.

Nous sommes également en mesure de produire 110 maisons sur un système totalement industrialisé. Nous sommes fiers de compter parmi ces entreprises retenues pour des constructions bois de hauteur ou des projets de barges en bois sur la Seine.

Nous nous servons de notre expertise pour nous diversifier : depuis 20 ans, nous avons développé une activité de services en milieu habité. Nous intervenons dans le cadre de marchés récurrents dans les logements pour des changements de fenêtres, plinthes, placards… Cuiller Frères s’est mis au service du client pour une relation directe avec l’utilisateur. Aujourd’hui, nous travaillons également avec des collèges et lycées. C’est cette diversification qui a fait notre force.

Votre traditionalisme vous dessert-il parfois ?

Oui. Nous avons toujours mis un point d’honneur à valoriser une main d’œuvre expérimentée et locale ainsi que l’usage de matériaux et bois normés.

Malgré notre savoir-faire, notre bureau d’études et notre renommée, notre système a été amoindri par la main d’œuvre étrangère. Elle a eu un fort impact sur le niveau de prix mais aussi sur la désorganisation des maitres d’ouvrages suite à la crise de 2010. Ceci nous freine dans l’évolution de notre entreprise.

Le logement est un bien particulier. Il faut que les collectivités et les maitres d’ouvrages publiques prennent conscience que favoriser l’emploi local et le circuit court dans le bâtiment, c’est maintenir un système économique vertueux et augmenter le bien-être social de leurs administrés.

Que représente pour vous le fait d’être une femme à la tête d’une entreprise au secteur plutôt masculin ?

J’ai vécu le management de l’entreprise de très près avant d’en prendre la direction, tout simplement parce que mon père la dirigeait. Ma mère travaillait également avec lui.

J’avais trente-deux ans lorsque j’ai repris la direction. J’ai heureusement travaillé dans d’autres structures auparavant, en contrôle de gestion. C’est important d’avoir eu sa « propre » expérience.

Il n’est néanmoins pas simple de s’imposer dans ce type de structure construite autour d’une culture métier, d’un maitre et de l’oralité. Il m’a d’abord fallu m’adapter à l’existant pour réussir à acquérir une certaine légitimité sans chercher à connaître ou maîtriser les techniques et savoirs.  

Je vois le métier de dirigeant comment un métier entre les métiers. On peut le comparer à un organisateur ou un ambassadeur notamment dans des structures PME avec des fonctions supports très réduites. Le fait que je sois une femme n’a pas vraiment été une difficulté. 

Aujourd’hui, je constate une transformation lente mais réelle, une plus grande ouverture et souplesse qui se rapprochent de l’agilité. J’ai moi-même beaucoup évolué avec le CJD et une formation à l’EDHEC sur le leadership et le management.

A L’extérieur, dans la profession ou avec les clients, cela est peut-être même un avantage d’être une femme.

 

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